Les Echos

 

Tout au long de l’été, « Les Echos » racontent l’histoire de ces sociétés familiales, dépositaires d’un esprit d’entreprise transmis de génération en génération, qui font la richesse du tissu industriel français.

 

Piganiol : quatre générations d’auvergnats sous un parapluie

 

La fabrication de parapluies est apparue au XIXe siècle à Aurillac. Autrefois florissante avec une vingtaine de fabriques, elle n’en compte plus que deux aujourd’hui.

 

 

de Sylvie Jolivet

 

« Nous ne nous sommes pas contentés de faire vivre l’héritage : chaque génération a su adapter à des périodes difficiles. » Tel est le regard que Jean Piganiol, PDG de Piganiol SA, porte sur les quatre générations qui se sont succédé à la tête de cette entreprise d’Aurillac spécialisée dans la fabrication de parapluies et qui fêtera son cent-vingtième anniversaire dans deux ans. C’est en effet en 1884 que M. Poignet fonda la « manufacture de parapluies et d’ombrelles » qui portait son nom avant de la céder, rapidement à trois cadres d’entreprise dont le comptable, Jean Delort, arrière-grand-père de l’actuel dirigeant. Ce triumvirat garda les commandes jusque dans les années 1920, jusqu’à ce que Jean Delort laisse sa place à son gendre, René Piganiol, militaire de carrière. À cette époque, la fabrication de parapluies est florissante à Aurillac : une vingtaine de fabriques emploient alors 750 personnes. Cette industrie sera en progression pendant encore une décennie avant d’entamer un lent déclin. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux fabricants de parapluies dans la ville qui se maintiennent vaille que vaille : avec le lancement, il y a cinq ans, d’un produit de qualité et déposé, « L’Aurillac », la production locale a été relancée alors que la production française est en baisse.

 

« Toute l’industrie française du parapluie est partie d’ici », affirme Jean Piganiol. Selon les historiens, cette activité apparue au milieu du XIXe siècle est née de la conjonction de flux d’échanges et de ressources locales. Depuis des siècles, de retour de Saint-Jacques-de-Compostelle, des pèlerins échangeaient des paillettes d’or de la Jordane (qui coule à Aurillac) contre du cuivre espagnol.

Ainsi a été lancée l’industrie locale de dinanderie qui fabriquera les parties métalliques des parapluies. De leur côté, les éleveurs de bovins et de chevaux du nord du Cantal ramenaient d’Espagne de grosses toiles de coton idéales pour protéger de la pluie. Les châtaigniers du sud du département ont fourni le bois des mâts été des poignées. Quant aux baleines, elles étaient en jonc. La production se faisait en hiver, les différentes parties d’un parapluie étant fabriquées par des travailleurs à domicile puis assemblées en atelier. Aux beaux jours, les fabricants devenaient colporteurs. Certains ne sont jamais revenus, créant des fabriques qui à Autun et Chalon-sur-Saône, qui à Angers et Amiens, qui à Liège ou Utrecht.

 

Dans l’entre-deux-guerres, le temps des colporteurs est révolu. René Piganiol crée des réseaux de vente dans le sud de la France, en Afrique du Nord et à Madagascar. En 1949, il est rejoint par son fils Henri, diplômé d’HEC, et rapidement les membres de la famille s’emparent des rênes de la manufacture. Henri met en place un réseau commercial national et signe des contrats avec de grands comptes : Les Nouvelles Galeries, La Redoute qui, durant vingt-cinq ans, n’a vendu que des parapluies Piganiol. C’est aussi lui qui, en 1968, industrialise la production et supprime le travail à domicile avant d’accueillir, six ans plus tard, son fils Jean, diplômé de l’Ecole de commerce de Clermont-Ferrand.

 

Accessoires de mode

 

À l’époque, en plein choc pétrolier, il doute : « Mon père ne savait pas si c’était une bonne chose de me faire venir. Trente ans après, je ne le regrette pas », note Jean Piganiol. Dès son arrivée, son père lui confie le secteur commercial, gardant la main sur la fabrication. Son grand-père aura un rôle de « superviseur » jusqu’à son décès survenu un matin de 1981 alors qu’il s’apprêtait à se rendre à l’usine.  Il avait quatre-vingt-dix ans dont plus de soixante consacrés aux parapluies. « Nous étions trois générations avec chacun une responsabilité bien définie. Nous travaillions en confiance absolue et il n’y avait pas de conflit de générations à l’usine. C’était merveilleux. Mes meilleurs souvenirs datent de cette période », se souvient Jean Piganiol, qui a progressivement repris le capital à son grand-père et à son père.

Depuis 1984, il est seul aux commandes : « Avec l’arrivée des produits d’Asie, notre métier a complètement changé. Pour survivre, il a fallu délocaliser. Tout en comprenant cette nécessité, mon père a préféré se retirer. »

Aujourd’hui, les parapluies « utilitaires » - entre 700 000 et 1 million par an - conçus par Piganiol SA sont produits en Chine et vendus principalement en hypermarchés, sous la marque Piganiol ou sous marque distributeur, « Cette activité de négoce est possible parce que nous sommes fabricants : cela nous démarque des simples importateurs », explique Jean Piganiol.

À Aurillac, Piganiol SA emploie une cinquantaine de salariés, comme en 1968, qui fabriquent 125 000 parapluies par an, deux fois moins qu’en 1968. Mais ils sont beaucoup plus sophistiqués, avec beaucoup plus de découpes et d’assemblages. Ce sont de véritables accessoires de mode : chaque année des stylistes conçoivent deux collections en phase avec celles de prêt-à-porter. On trouve ces parapluies dans des magasins Galeries Lafayette et chez les maroquiniers. Vingt pour cent sont exportés au Japon, au Benelux et en Allemagne.

 

« Le négoce permet à la fabrication de survivre », résume Jean Piganiol qui, à cinquante et un ans, se demande, à son tour, s’il doit inciter son fils, Matthieu, à le rejoindre. Comme son grand-père et son père, il a fait des études qui l’ont préparé à prendre les rênes de la PME familiale. « Aujourd’hui, à vingt-six ans, il est consultant et je n’ai pas envie de l’embarquer dans une galère. Pourra-t-on maintenir une production en France face à la concurrence asiatique et d’Europe de l’Est ? », s’interroge Jean Piganiol qui, cependant, ne veut « pas être la génération qui fermera l’entreprise » et vient de lancer « deux études lourdes sur des produits dérivés des parapluies. Peut-être les produits du nouveau siècle… »

 


Les Echos 27 08 02 Piganiol 4 générations d'Auvergnats sous un parapluie